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Les frères Chapuisat, Bloc erratique, 2009

Parc du Musée d'Ethnographie Neuchâtel ( le parc est ouvert tous les jours )

 

 

 


Adresse et accès MEN, Musée d'Ethnographie Neuchâtel

 

 

 


 

Le bloc erratique constitue la réponse des frères Chapuisat l’invitation à participer à l’édition 2009 du festival Eternal Tour (E.T.) qui a eu lieu du 3 au 13 septembre dans le canton de Neuchâtel. Le festival E.T. interroge conceptuellement et pragmatiquement le déplacement. En effet, c’est un festival qui non seulement thématise le cosmopolitisme du 21e siècle en partant du Grand Tour pour analyser les déplacements des populations contemporaines, mais aussi se déplace lui-même (Rome 2008 ; Neuchâtel 2009 ; Jérusalem 2010 ; Las Vegas 2011). « Bloc erratique » forme le chiasme sémantique du « tour éternel ».

 

L’installation Bloc erratique consiste en une sculpture monumentale imitant un énorme rocher (env. 5,6 x 8 x 7 mètres). Il est situé dans le parc du Musée d’Ethnographie de Neuchâtel (MEN).  Le bloc creux et vide (tout au moins au moment de son inauguration) fait le lien entre E.T., le CAN, et le MEN, ce dernier ayant inaugurer le 5 septembre 2009 l’exposition Eclectic Heidiland qui questionne la distinction entre culture savante et culture populaire.

 

Les blocs erratiques[1] sont longtemps restés un mystère pour les géologues des XVIIIe et XIXe siècles qui élaborèrent de très nombreuses théories afin d’expliquer la présence de ces gigantesques rochers étrangers aux couches géologiques des endroits où ils se trouvent. Parmi ces théories, citons par exemple de gigantesques explosions volcaniques qui auraient projeté ces rochers depuis les Alpes jusque dans le Jura, ou encore des icebergs qui auraient servi de véhicules à ces rochers jusqu’à ce qu’ils fondent et que les blocs coulent, à une époque où un océan recouvrait nos contrées. Bien que le savoir populaire des montagnards attribuait déjà ces déplacements de rochers aux glaciers, les scientifiques de l’époque réfutaient cette thèse car elle entrait en contradiction avec le paradigme selon lequel la planète se refroidissait linéairement depuis les origines et ne pouvait donc pas avoir connu de plus vastes glaciers. Ce n’est que dans les années 1840 que Louis Agassiz, alors professeur à l’Académie de Neuchâtel, prouva que les blocs erratiques avaient été déposés par les glaciers lors de périodes glacières successives, ce qui engendra une véritable révolution de l’histoire de la Terre.

   

Par ailleurs, ces pierres sont encore aujourd’hui considérées par certains ésotériques comme des lieux magiques. Elles sont donc associées non seulement à la géologie (considérée comme une science dès le XVIIIe siècle) mais aussi à la culture populaire. C’est dans ce sens que Bloc erratique met en perspective la classification taxinomiste rationnelle héritée des Lumières et une pratique populaire de ritualisation.

 

Les blocs erratiques sont errants malgré leur poids et leur aspect inamovible à échelle humaine. Ils sont eux-mêmes lieu d’attraction et donc source de déplacement pour les touristes et les scientifiques. Leur lourdeur et leur origine étrangère sont également une métaphore de ce sentiment d’appartenance immuable à un territoire qu’éprouve la plupart des peuples sédentarisés, alors que nous sommes tous issus d’un phénomène migratoire.

 

Dans un contexte d’exposition suisse, le faux rocher (bloc erratique ou autre) a une tradition militaire remontant à l’époque de la « mob » de la Deuxième Guerre Mondiale et de ses bunkers camouflés dans des paysages naturels idylliques. La brutalité de ses constructions vouées pourtant à rester invisibles et secrètes, garantissant un espace de sécurité et de retrait par rapport au monde, constitue aux yeux de certains l’incarnation d’un certain protectionnisme helvétique. Cette stabilité extérieure du Bloc erratique sera déjouée par un dispositif interne qui sera conçu et développé par les frères Chapuisat au cours des cinq années suivant sont inauguration, au terme desquels la sculpture devrait être détruite.

 


[1] étymologiquement et historiquement : 1. Début du XIVe s. « errant, vagabond, irrégulier » (J. Chapuis, Trésor, 95 dans Rose, éd. M. Méon, t. 3, p. 335 : estoilles erratiques); 2. 1489-93 d'une personne « instable » (O. de Saint-Gelais, Séjour d'honneur, fo 64 vo ds Gdf. Compl. : garces erraticques). Emprunté au latin classique erraticus « errant, vagabond; sauvage »

 


 

 vue du montage de la structure, bloc erratique

 

 
 
 
du bloc erratique

 

 

Ce n’est pas sans ouvrir un abîme qu’un bloc - et parfois s’agit-t-il d’un bloc de plusieurs milliers de tonnes et de taille conséquente comme ceux d’Okotoks à Alberta (Canada) - impose son énigme, posé là dans le paysage depuis où et on ne sait de quelle façon. Certains le voient surgit du ciel après quelque énorme déflagration, atterri après ça sans attaches ni racines. En 1778, Jean-André de Luc émet l'hypothèse d'explosions souterraines dues à des poches d'airs qui expulserait des blocs sur des kilomètres, thèse à laquelle s’oppose le pragmatique Horace-Bénédict de Saussure (arrière grand-père du fameux linguiste) qui, s’il s’étonne de ce que « les granites ne se forment pas dans la terre comme des truffes, et ne croissent pas comme des sapins sur les rochers calcaires », entend mal comment un tel bloc projeté de si loin puisse atterrir entier. La chose est sérieuse et déroutante : les blocs sont là et on y butte comme à un poème obscur et beau, très dépaysant, une évidence opaque. On remarque bientôt que les spécimens sont toujours dans l’axe des vallées, par l’analyse on fixe leur origine aux plus hauts sommets, on rêve une débâcle (Saussure), on calcule la force des courants nécessaires (Von Buch). Soixante ans ont passé et l’hypothèse, très vite abandonnée, d’une érosion singulière qui réduirait les montagnes en rochers* a fait place à l’analyse rigoureuse de l’ingénieur suisse Ignace Venetz. Dans une publication de 1821, considérant comme les glaciers poussent devant eux des débris parfois de fort belles dimensions que le dégel esseule, il extrapole l’observation et l’imagine à grande échelle : Non pas une explosion violente, un long et lent voyage porté par un glacier immense auquel « il fait peur de penser ». De ces suppositions et de ces dérives le bloc sans doute se charge pour devenir cet objet sublime et bonhomme, poli de grands espaces, d’histoires et de calculs, de théories vastes, de saveurs populaires et de mélancolie, et condenser en lui les mouvements du monde.

 

Jérémy Liron

 

 

 

 

*En 1762, le géologue, minéralogiste et naturaliste Jean-Étienne Guettard suggère que les blocs erratiques de la plaine d'Europe du nord sont tout ce qui reste d'une ancienne montagne érodée.

 

 


 

 

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